BRICS+ et la Chine : Vers un nouvel ordre financier mondial
Dernière modification le 17/03/2026
L’échiquier géopolitique mondial traverse une phase de reconfiguration structurelle sans précédent depuis les accords de Bretton Woods en 1944. Au cœur de cette mutation se trouve le bloc des BRICS+. Ce qui n’était à l’origine qu’un acronyme marketing inventé par Goldman Sachs en 2001 est devenu, sous l’impulsion de Pékin, une alliance géopolitique et économique capable de contester l’hégémonie occidentale.
Le passage au format « BRICS+ » (intégrant l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, les Émirats arabes unis et, dans une moindre mesure, l’Arabie saoudite dont les liens se renforcent) marque un tournant. L’enjeu n’est plus seulement diplomatique ; il est devenu strictement financier. Pour la République Populaire de Chine (RPC), les BRICS+ représentent le levier principal pour briser ce que les dirigeants chinois nomment le « privilège exorbitant » du dollar américain.
L’utilisation du dollar comme arme de coercition économique — via les sanctions internationales et l’exclusion du système SWIFT — a agi comme un catalyseur. Pékin ne se contente plus de critiquer l’ordre établi : elle construit une infrastructure financière parallèle, numérique et décentralisée, visant à redéfinir la circulation des capitaux à l’échelle du Sud Global.
L’architecture BRICS+ : Une force de frappe démographique et économique
Les chiffres du basculement : G7 vs BRICS+
En 2026, les statistiques macroéconomiques confirment une tendance amorcée il y a une décennie : le basculement du centre de gravité économique. Selon les données actualisées du FMI et de la Banque Mondiale, le bloc des BRICS+ pèse désormais environ 37 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat (PPA), dépassant largement les 30 % du G7.
Cette supériorité en termes de PPA est cruciale, car elle reflète la capacité réelle de production et de consommation des économies émergentes. Sur le plan démographique, le contraste est saisissant : les BRICS+ regroupent près de 46 % de la population mondiale, contre moins de 10 % pour les nations du G7. Pour Pékin, cette masse critique représente un marché intérieur intégré potentiel, capable de soutenir la croissance chinoise malgré les velléités de « de-risking » occidentales.
| Bloc | Membre Principal / Leader | Part du PIB Mondial (PPA %) | Population (Millions) |
|---|---|---|---|
| BRICS+ | Chine 🇨🇳 | 19.1% | 1,410 |
| BRICS+ | Inde 🇮🇳 | 8.2% | 1,430 |
| BRICS+ | Russie, Brésil, RSA, etc. | 9.7% | 830 |
| TOTAL BRICS+ (Projections 2026) | 37.0% | ~3,670 | |
| G7 | États-Unis 🇺🇸 | 14.8% | 335 |
| G7 | Japon 🇯🇵 | 3.4% | 123 |
| G7 | All, Fr, RU, It, Can | 11.7% | 320 |
| TOTAL G7 (Projections 2026) | 29.9% | ~778 | |
Sources : Projections basées sur les rapports FMI World Economic Outlook 2025/2026 et données Banque Mondiale en PPA (Parité de Pouvoir d’Achat).
L’élargissement comme stratégie de puissance énergétique
L’intégration des nouveaux membres en 2024 et 2025 n’a pas été le fruit du hasard. En accueillant des géants de l’énergie comme les Émirats arabes unis et l’Iran, le bloc contrôle désormais plus de 40 % de la production mondiale de pétrole brut et une part prépondérante des réserves de gaz naturel.
Pour la Chine, premier importateur mondial d’énergie, cette architecture sécurise ses approvisionnements hors de la sphère d’influence du pétrodollar. L’entrée de l’Éthiopie et de l’Égypte renforce également le contrôle des routes maritimes stratégiques (Mer Rouge et Canal de Suez), consolidant le volet logistique des Nouvelles Routes de la Soie. Ce bloc n’est plus une simple coalition de pays émergents, mais un cartel de ressources essentielles dont la Chine est le principal client et financier.
Le leadership « silencieux » de Pékin
La Chine adopte une stratégie de leadership que les politologues qualifient de « multilatéralisme sélectif ». Bien que le PIB de la Chine soit supérieur à celui de tous les autres membres du bloc réunis, Pékin veille à ne pas apparaître comme une puissance hégémonique de substitution.
Cette discrétion diplomatique permet de maintenir l’unité du bloc malgré les tensions bilatérales, notamment entre l’Inde et la Chine. La stratégie chinoise consiste à fournir la « plomberie technologique » (systèmes de paiement, infrastructures numériques, financements de la NDB) tout en laissant à ses partenaires le soin de porter les revendications politiques de « rééquilibrage du monde ». En finançant les infrastructures critiques des pays membres, la Chine s’assure une loyauté de fait et une convergence des intérêts financiers sur le long terme.
La « Guerre des Devises » : Le projet de dédollarisation
Les faiblesses de l’arme monétaire américaine : Le catalyseur des sanctions
Le virage radical opéré par le bloc BRICS+ en matière de politique monétaire trouve sa source dans un événement traumatique pour les banques centrales du Sud Global : le gel des 300 milliards de dollars de réserves de change russes par les autorités occidentales en 2022. Pour Pékin, cet acte a transformé le dollar d’un instrument de stabilité en un instrument de risque politique pur.
En 2026, l’analyse chinoise est limpide : la dépendance au billet vert est une vulnérabilité souveraine. Le « privilège exorbitant » permet aux États-Unis d’exporter leur inflation et de financer leur dette colossale tout en imposant leur juridiction extraterritoriale via l’utilisation de la devise. Sous l’impulsion de la Chine, les BRICS+ ont donc théorisé la « souveraineté monétaire ». Il ne s’agit plus de détruire le dollar, mais de créer une zone de sécurité financière où la transaction ne peut être censurée par Washington.
L’émergence d’une monnaie BRICS ? Unité de compte vs Devise de réserve
Les débats sur une monnaie unique des BRICS ont beaucoup évolué. En 2026, l’idée d’une monnaie physique commune (type Euro) a été écartée au profit d’une unité de compte numérique, souvent désignée sous le nom de code « R5 » (en référence aux cinq devises initiales commençant par R : Real, Rouble, Roupie, Renminbi, Rand).
Cette unité de compte ne vise pas à circuler dans les poches des citoyens, mais à servir de référence pour les règlements commerciaux entre banques centrales. Les discussions techniques actuelles se concentrent sur un panier de devises adossé non seulement aux monnaies nationales, mais aussi à des actifs tangibles : l’or et les terres rares. Cette stratégie vise à redonner une valeur intrinsèque à la monnaie, contrastant avec la nature fiduciaire du dollar. La Chine pousse pour que cette unité soit gérée via une plateforme de registre distribué (blockchain), garantissant une transparence et une inviolabilité technique totale.
| Pays / Bloc | PIB / Hab (PPA 2026 est.) | Croissance Annuelle Moy. | Dynamique (Graphique) |
|---|---|---|---|
🇺🇸 USA G7 | ~82 500 $ | +2.1% | |
🇩🇪 Allemagne G7 | ~68 200 $ | +1.4% | |
🇨🇳 Chine BRICS+ | ~26 800 $ | +4.8% | |
🇮🇳 Inde BRICS+ | ~10 500 $ | +6.5% | |
🇦E Émirats BRICS+ | ~89 000 $ | +3.5% | |
🇧🇷 Brésil BRICS+ | ~20 100 $ | +1.9% |
*Données en Dollars Internationaux courants (PPA). Les Émirats arabes unis, nouveaux membres des BRICS+, tirent la moyenne du bloc vers le haut. La Chine et l’Inde affichent les taux de rattrapage les plus rapides.
La montée en puissance du Yuan (Renminbi) : Le pivot du Sud Global
Si la monnaie commune est un projet à moyen terme, la domination du Yuan est une réalité immédiate. En 2026, le Renminbi a franchi des seuils historiques :
- Part dans le commerce bilatéral : Plus de 80 % des échanges entre la Chine et la Russie, et près de 25 % des échanges sino-brésiliens, sont désormais libellés en Yuan.
- Accords de Swap : La Banque Populaire de Chine (PBoC) a activé des accords de swap de devises avec plus de 40 pays, permettant à ces derniers d’accéder à des liquidités en Yuan sans passer par le marché du dollar.
- Statut de réserve : Bien que le dollar reste majoritaire dans les réserves mondiales, la part du Yuan a doublé au sein des banques centrales du BRICS+ en trois ans.
Le génie de Pékin a été de transformer le Yuan en une « devise de survie » pour les économies sous sanctions, puis en une « devise de confort » pour les pays du Golfe. L’ouverture progressive des marchés financiers chinois (via les programmes Bond Connect) permet désormais aux membres des BRICS+ de réinvestir leurs yuans dans des actifs chinois, bouclant ainsi le circuit monétaire et réduisant le besoin de conversion en devises occidentales.
Cette troisième partie traite des fondations techniques. Sans infrastructures propres, la dédollarisation resterait un concept théorique. Ici, la Chine déploie son expertise technologique pour bâtir une « autoroute financière » impénétrable par les régulations occidentales.
Les infrastructures financières parallèles
Le CIPS : L’alternative souveraine au réseau SWIFT
Pendant des décennies, le réseau SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) a été le système nerveux central de la finance mondiale. Cependant, sa capacité à exclure des nations entières du commerce international en a fait, aux yeux de Pékin, une arme politique. Pour contrer cela, la Chine a développé et massivement déployé le CIPS (Cross-Border Interbank Payment System).
En 2026, le CIPS n’est plus un système de niche. Il compte désormais plus de 1 500 institutions participantes à travers le monde, dont une majorité située dans les pays du BRICS+ et le long des Nouvelles Routes de la Soie.
- L’indépendance technique : Contrairement aux systèmes qui s’appuient sur l’infrastructure SWIFT pour le messagerie, le CIPS utilise ses propres protocoles de communication sécurisés.
- Traitement direct : Il permet le règlement direct en Renminbi, éliminant ainsi les banques correspondantes américaines et les frais de conversion intermédiaires. Pour un exportateur brésilien vendant du soja à une entreprise égyptienne, le CIPS offre une voie rapide, moins coûteuse et totalement protégée des juridictions américaines.
La Nouvelle Banque de Développement (NDB) : Le FMI du Sud Global
Basée à Shanghai et actuellement présidée par Dilma Rousseff, la Nouvelle Banque de Développement (NDB) a radicalement changé sa doctrine de prêt. En 2026, la banque a atteint son objectif stratégique de libeller au moins 30 % de ses prêts en monnaies locales des pays membres.
Cette approche brise le cycle de la « dette en dollars » qui a historiquement étranglé les pays émergents lors des remontées des taux d’intérêt de la Réserve fédérale américaine. La NDB finance désormais des projets d’infrastructure colossaux — du métro de Mumbai aux parcs solaires éthiopiens — sans exposer les pays hôtes au risque de change. En agissant comme une chambre de compensation pour les BRICS+, la NDB crée un écosystème de crédit souverain où la Chine joue le rôle de réassureur en dernier ressort.
mBridge et e-CNY : La révolution des monnaies numériques (CDBC)
C’est sans doute le domaine où la Chine a pris l’avance la plus décisive. Le projet mBridge, une plateforme multi-CDBC (Central Bank Digital Currency) développée en collaboration avec la Banque des Règlements Internationaux (BRI) et les banques centrales des Émirats et de Thaïlande, est devenu opérationnel pour les échanges au sein des BRICS+.
- Le e-CNY (Yuan numérique) : Plus qu’un simple gadget de paiement mobile, le e-CNY est l’outil ultime de la dédollarisation. Il permet des paiements « peer-to-peer » transfrontaliers instantanés sans passer par le système bancaire commercial traditionnel.
- L’anonymat vis-à-vis de l’Occident : Les transactions mBridge sont atomiques et définitives. En 2026, une cargaison de pétrole émirati peut être payée en yuan numérique et réglée en quelques secondes. Comme ces flux circulent sur un registre distribué géré par les banques centrales membres, aucune entité extérieure ne peut les tracer, les bloquer ou les sanctionner.
Cette architecture numérique rend obsolète la notion même de « sanction financière » telle qu’on la connaissait au XXe siècle. Pour Pékin, la technologie blockchain n’est pas une fin en soi, mais un bouclier cryptographique protégeant les flux commerciaux du bloc.
Cette quatrième partie aborde le nerf de la guerre : le pétrole. Pour la Chine, transformer le marché mondial de l’énergie en une zone libellée en Yuan est l’étape ultime pour rendre le dollar optionnel dans les échanges stratégiques.

L’énergie et les matières premières : Le nouveau « Petroyuan »
Le découplage du pétrole et du dollar : La fin d’un pacte cinquantenaire
Depuis 1974, l’hégémonie du dollar repose sur un pilier invisible mais indestructible : le pacte entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite garantissant que le pétrole ne soit vendu qu’en billets verts. En 2026, ce pilier s’est fissuré de manière irréversible. L’entrée des Émirats arabes unis et de l’Iran dans le bloc BRICS+, couplée au rapprochement stratégique entre Riyad et Pékin, a donné naissance au Petroyuan.
La Chine ne se contente plus d’être le premier client des pays du Golfe ; elle impose désormais le règlement de ses importations massives en Yuan numérique. Pour les pays producteurs, l’intérêt est double :
- Diversification des risques : Éviter de dépendre d’un système bancaire américain capable de geler des avoirs sur simple décret présidentiel.
- Réinvestissement : Les Yuans accumulés sont immédiatement réinjectés dans des projets d’infrastructure via les Nouvelles Routes de la Soie ou sur les marchés financiers de Shanghai et Hong Kong.
Le contrôle des chaînes de valeur critiques : Le BRICS+ comme « OPEP des métaux »
Si le pétrole est l’énergie du présent, les métaux rares sont celle du futur. Sous l’impulsion de la Chine, le bloc BRICS+ est en train de structurer une alliance sur les matières premières critiques (lithium, cobalt, terres rares, cuivre).
- La force du bloc : Avec la Chine pour le raffinage, le Brésil pour le fer et le lithium, et l’Afrique du Sud pour le platine et le chrome, le BRICS+ contrôle plus de 75 % des intrants nécessaires à la transition énergétique mondiale.
- Le levier politique : En 2026, Pékin utilise le cadre du BRICS+ pour coordonner les quotas de production et, surtout, pour imposer le Yuan comme unité de référence pour les contrats à terme sur ces métaux. En déplaçant la fixation des prix de Londres (LME) vers Shanghai (INE), la Chine redessine la géographie du pouvoir industriel.
Sécurité alimentaire et diplomatie agraire
Le redéploiement financier ne concerne pas que l’industrie lourde. La Chine a fait du BRICS+ un outil de sécurisation de sa chaîne alimentaire. Le commerce agroalimentaire entre le Brésil (premier exportateur mondial de soja et de bœuf) et la Chine se fait désormais majoritairement via des mécanismes de compensation en monnaies locales.
Ces accords de « troc financier » (marchandises contre infrastructures ou monnaie locale) permettent à Pékin de contourner les marchés de Chicago et de sécuriser la consommation de sa classe moyenne sans subir la volatilité du cours du dollar. En 2026, le bloc BRICS+ fonctionne comme un circuit fermé où les calories et les Watts circulent librement, protégés par le bouclier monétaire chinois.
Limites, Défis et Résistances : Les grains de sable dans la machine
Divergences internes : Le défi de la cohésion
Malgré l’image d’unité projetée lors des sommets annuels, le bloc BRICS+ reste une constellation d’intérêts parfois divergents. Le défi majeur de la Chine est de maintenir l’harmonie entre des membres dont les agendas géopolitiques s’entrechoquent :
- La rivalité sino-indienne : C’est le talon d’Achille du bloc. L’Inde, tout en étant favorable à un monde multipolaire, reste méfiante face à une hégémonie chinoise qui remplacerait l’américaine. New Delhi freine régulièrement les initiatives visant à faire du Yuan la monnaie unique de facto du bloc, préférant promouvoir sa propre devise, la Roupie.
- Hétérogénéité politique : Entre des démocraties libérales (Brésil, Afrique du Sud), des monarchies pétrolières (Émirats) et des régimes autoritaires, la convergence sur des standards financiers communs est un défi diplomatique permanent.
La profondeur de marché : Pourquoi le dollar résiste encore
En 2026, si le dollar perd du terrain, il n’est pas encore détrôné. Le « billet vert » bénéficie d’atouts que le Yuan ne possède pas encore totalement :
- Liquidité et transparence : Les marchés de capitaux américains restent les plus profonds et les plus transparents au monde. Pour de nombreux investisseurs mondiaux, la convertibilité totale du dollar reste un argument de sécurité supérieur au Yuan, qui demeure sous contrôle étroit des capitaux par la Banque Populaire de Chine (PBoC).
- L’effet de réseau : Changer de monnaie de réserve est un processus lent. Des milliers de contrats internationaux, de dettes souveraines et de systèmes informatiques bancaires sont calibrés sur le dollar. Sortir de cet écosystème engendre des coûts de transition que certains membres du Sud Global hésitent encore à payer intégralement.
La contre-offensive des institutions de Bretton Woods
Face à la montée en puissance de la Nouvelle Banque de Développement (NDB), le FMI et la Banque Mondiale ont entamé une mue profonde sous la pression des pays émergents.
- Réformes des quotes-parts : Les institutions de Washington tentent de rééquilibrer les droits de vote pour donner plus de poids à la Chine et à l’Inde, espérant ainsi les maintenir dans le giron du système multilatéral classique.
- Concurrence par le crédit : Pour contrer l’influence chinoise, les États-Unis et l’Union Européenne ont lancé des initiatives comme le « Partnership for Global Infrastructure and Investment » (PGII). Cette bataille pour le financement du développement oblige Pékin à être plus sélective et plus transparente dans ses prêts, ralentissant parfois certains projets du BRICS+.



