Les pagodes chinoises : histoire, architecture et lesquelles visiter
Dernière modification le 17/08/2026
Tu en as forcément une en tête : cette tour élancée aux toits recourbés qui monte vers le ciel en s’affinant, étage après étage. La pagode est devenue le raccourci visuel de « la Chine » — au point qu’on oublie qu’elle n’est même pas née là-bas, et qu’elle a mis des siècles à prendre la forme qu’on lui connaît.
Derrière cette silhouette familière se cache une histoire de fusion : une idée religieuse venue d’Inde, greffée sur une tradition architecturale chinoise déjà existante, réinventée à chaque dynastie. Comprendre ça, c’est arrêter de regarder les pagodes comme de jolies cartes postales et commencer à les lire comme des livres de pierre. C’est tout l’objet det article.
D’où vient la pagode ? Une rencontre entre l’Inde et la Chine
Au 1er siècle de notre ère, le bouddhisme franchit l’Himalaya et pénètre en Chine par les routes commerciales. Avec lui arrive un objet sacré : le stupa, un monument bouddhiste indien. Rien à voir avec une pagode, pourtant : le stupa est un dôme massif et plein, une sorte de tumulus semi-sphérique destiné à abriter des reliques du Bouddha ou de grands maîtres. On tourne autour, on ne monte pas dedans.
Les Chinois vont faire quelque chose de fascinant : ils ne copient pas le stupa, ils le traduisent dans leur propre langage architectural. Or ce langage possédait déjà une forme parfaite pour l’exercice — le pavillon à étages, le lou ou le ge, une tour de bois à plusieurs niveaux qui existait depuis la dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.), utilisée comme tour de guet ou pavillon d’agrément.
La pagode naît de cette greffe : on prend la fonction du stupa (garder une relique, marquer un lieu sacré) et on lui donne la forme du pavillon chinois (vertical, à étages, en bois). Le petit dôme du stupa, lui, ne disparaît pas : il se réfugie tout en haut, réduit à la flèche métallique qui couronne encore aujourd’hui la plupart des pagodes. Cette pointe étagée qu’on voit au sommet, c’est le stupa indien miniaturisé.
Le mot « pagode » lui-même n’est ni chinois ni indien : il nous vient des marchands portugais, qui ont importé le terme en Europe. En chinois, on dit tǎ (塔).

Pourquoi construisait-on des pagodes ?
Contrairement à ce qu’on imagine, une pagode n’a jamais été un simple ornement. Ses fonctions se sont empilées au fil des siècles.
À l’origine, elle est un reliquaire vertical. On y conserve les sarira — les reliques d’un Bouddha ou d’un maître vénéré — souvent enfouies dans une crypte creusée sous la base, le « palais souterrain ». La pagode marque et sacralise le lieu ; les fidèles viennent en pèlerinage, tournent autour, prient à son pied.
Très vite, d’autres usages s’y greffent. La pagode devient une bibliothèque sacrée où l’on entrepose les précieux soutras rapportés d’Inde — c’est la raison d’être de la plus célèbre d’entre elles, la Grande Pagode de l’Oie Sauvage à Xi’an. Elle sert aussi de tour de guet militaire : la fameuse pagode Liaodi, dans le nord, doit même son nom à cette fonction, puisque liàodí signifie « observer l’ennemi ». On s’en est servi comme point de repère pour les voyageurs, comme école, comme lieu de rassemblement villageois.
Il y a enfin une dimension cosmologique et géomantique. Selon le feng shui, une pagode bien placée équilibre les énergies d’un site, protège une ville des inondations, apaise un fleuve capricieux ou compense une faiblesse du paysage. Beaucoup de pagodes n’ont d’ailleurs aucune relique : elles ont été bâties pour « soigner » un lieu. La pagode Liuhe de Hangzhou, par exemple, était censée dompter les crues de la rivière Qiantang.
L’évolution des pagodes chinoises à travers les dynasties
L’histoire de la pagode chinoise, c’est l’histoire d’un matériau qui change et d’une forme qui se raffine.
Des Han aux Tang : l’âge du bois, puis le passage à la brique. Les premières pagodes sont en bois, fidèles au pavillon d’origine. Splendides, mais fragiles : le bois brûle, pourrit, s’effondre. Presque aucune n’a survécu. Le cas le plus vertigineux est une pagode de bois de près de 100 mètres érigée à Chang’an au début du VIIe siècle, aujourd’hui totalement disparue. Face à ce problème, les bâtisseurs se tournent progressivement vers la brique et la pierre, plus durables. C’est sous les Tang (618-907), âge d’or du bouddhisme, que la pagode se fige dans sa forme classique : sobre, carrée, aux lignes tendues. La Grande Pagode de l’Oie Sauvage (652) en est l’archétype.
Les Song : l’apogée technique. Sous les Song (960-1279), la pagode gagne en hauteur, en finesse et en complexité. La forme carrée cède la place à l’octogone, plus résistant au vent et aux séismes. On maîtrise des structures de brique gigantesques : la pagode Liaodi (achevée en 1055) culmine à 84 mètres et reste à ce jour la plus haute pagode ancienne en brique de Chine. C’est aussi l’époque des pagodes en tuiles vernissées, comme la « pagode de fer » de Kaifeng, dont le glaçage brun imite le métal.
Les Ming et Qing : diversité et exubérance. Sous les dernières dynasties, la pagode se démultiplie : pagodes de porcelaine, pagodes tibétaines en forme de bulbe blanc (influence lamaïste), pagodes miniatures dans les jardins. La fonction religieuse s’estompe peu à peu au profit de l’usage décoratif et symbolique.
Un mot sur une confusion fréquente : la pagode japonaise. Le Japon a hérité du modèle chinois mais a gardé le bois et l’a doté d’un pilier central antisismique, le shinbashira. La pagode chinoise, elle, est majoritairement en maçonnerie, avec un large espace intérieur et un escalier qui permet de monter. Si tu peux grimper à l’intérieur, tu es presque sûr d’être devant une pagode chinoise.

Comprendre une pagode en 5 minutes
C’est ici que ta prochaine visite va changer.
Le nombre d’étages est presque toujours impair. Cinq, sept, neuf, onze, treize. Ce n’est pas esthétique, c’est spirituel : dans la cosmologie chinoise, les nombres impairs sont yang, célestes, de bon augure. Le chiffre neuf, associé à l’empereur et à la perfection, est le plus prestigieux. Compte les étages : ils te disent le rang du lieu.
La forme du plan raconte l’époque. Un plan carré signale en général une pagode ancienne, souvent d’époque Tang. Un plan octogonal trahit une construction plus tardive, à partir des Song — l’octogone résiste mieux et permet de monter plus haut. Une forme ronde ou en bulbe blanc oriente vers une influence tibétaine.
Le matériau date le monument. Le bois est rarissime et donc précieux (et probablement restauré). La brique et la pierre dominent les pagodes conservées. Les tuiles vernissées colorées signalent un raffinement Song ou postérieur.
Le sommet est un stupa caché. Regarde la flèche : cette pointe étagée, souvent surmontée d’un disque et d’une perle, est le stupa indien réduit à l’essentiel. C’est la signature de l’origine bouddhiste, la trace du voyage depuis l’Inde.
La crypte est invisible mais centrale. Sous beaucoup de pagodes anciennes se cache un « palais souterrain » où reposaient les reliques. Tu ne le verras pas, mais c’est la raison d’être du monument tout entier.
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| Pagode | Époque | Pourquoi aller | Accès |
|---|---|---|---|
| Grande Pagode de l’Oie Sauvage Xi’an | Tang (652) | Le symbole Tang à l’état pur. Sept étages carrés en brique. Reliquaire des soutras. | Xi’an centre, parc immense. Prévois 2h. Montée intérieure possible. |
| Petite Pagode de l’Oie Sauvage Xi’an | Tang (~707) | Plus fine et intime. Survécut aux séismes. Fissurée puis « recollée ». | Quelques km du centre, moins touristique. 1h30 suffit. |
| Pagode Liaodi Dingzhou (Hebei) | Song (1055) | 84 mètres, octogonale, la plus haute pagode ancienne en brique. Tour de guet + reliquaire. | Hors circuits touristiques. Entre Pékin et Shanxi. Étape demi-journée. |
| Pagode Liuhe (Six Harmonies) Hangzhou | Song (XIIe s.) | 60 mètres au bord du Qiantang. Conçue pour dompter les crues. Vue sublime. | Lac de l’Ouest, 30 min de Hangzhou centre. À combiner avec balade lacustre. |
| Pagode de Fer Kaifeng (Henan) | Song (XIe s.) | Tuiles vernissées brun métallique. Chef-d’œuvre de céramique. Rare. | Kaifeng centre. 1h30 visite. Peu de touristes étrangers. |
| Pagode en bois de Yingxian Shanxi | Liao (1056) | Plus ancienne et haute pagode en bois existante. Époustouflante. Sans un clou. | Vallée du Datong. 2-3h de route depuis Pékin. Étape dans le Shanxi. |
| Pagode Blanche Pékin (Beihai) | Qing (restaurée) | Stupa tibétain blanc et bulbe doré. Changement total de style. Lamaïste. | Parc Beihai au nord de la Cité Interdite. 45 min facile depuis centre Pékin. |
Conseils pratiques pour visiter les pagodes
Peux-tu monter à l’intérieur ? Souvent oui pour les grandes pagodes de brique (Oie Sauvage, Liaodi), moyennant un billet supplémentaire. La montée est raide, l’escalier étroit, mais la vue récompense l’effort. Les pagodes en bois fragiles, elles, sont parfois fermées à la montée pour préservation.
Quand y aller ? Tôt le matin pour éviter la foule et les groupes, ou en fin d’après-midi pour la lumière dorée sur la brique. Le printemps et l’automne offrent le meilleur cadre, surtout à Hangzhou et Xi’an.
Tenue et attitude. Beaucoup de pagodes restent des lieux de culte actifs, intégrés à des temples. Épaules et genoux couverts, voix basse, et on ne pointe pas du doigt les statues. Photographier l’extérieur est presque toujours autorisé ; à l’intérieur, vérifie la signalétique.
Combine intelligemment. Une pagode se visite rarement seule : elle s’inscrit dans un temple, un parc ou un site plus large. À Xi’an, enchaîne les deux Oies Sauvages ; à Hangzhou, associe Liuhe au Lac de l’Ouest ; à Pékin, la pagode Blanche se fond dans une balade au parc Beihai.
Pour finir
La prochaine fois que tu verras une pagode se découper sur le ciel chinois, tu ne verras plus seulement une belle tour. Tu verras un stupa indien qui a traversé l’Himalaya, s’est fondu dans un pavillon Han, s’est raffiné de dynastie en dynastie, et porte encore, tout en haut de sa flèche, la mémoire de son origine lointaine.
Compte ses étages, observe son plan, devine son matériau : chaque pagode te raconte son âge, sa fonction et ses croyances. C’est peut-être ça, la plus belle façon de voyager en Chine — apprendre à lire ce qu’on a sous les yeux.







